mardi 15 septembre 2015

La jacquerie de Piubetta

Pian d’Avretu ; une unité géographique sous le versant sud de la montagne de Cagna ; et cette antique unité d’histoire qui le relie aux  anciennes pièves d’Alta Rocca ; une unité anthropologique et imaginaire, sous l’autorité de l’Ommu di Cagna,  résultant d’un passé commun.  De quand datent les jetons en argile cuite trouvés à Sotta, et à quel besoin répondaient ils ? C’est Toussaint Sauli, de Quenza qui m’en a parlé. Nous étions alors, à Oued Zem, une dizaine de coopérants, dont cinq corses. Ces témoignages d’antiquité,  autant de taches à éclaircir pour se faire une idée de ce cheminement complexe qui a abouti à la société que nous connaissons aujourd’hui.  Je me contenterai donc de faire avec ce dont je dispose. Il y a une légende que se disputent tous les villages de Pian d’Avretu. J’en  fixerais la source à partir de la fin du onzième siècle, jusqu’au treizième. Admirez la précision ! elle a  pour protagonistes un postulant seigneur et un berger. Pour ‘dater les faits’ on peut imaginer qu’un allemand qui tente d’installer une seigneurie si loin de chez lui a pour modèle les quelques aventuriers de son acabit qui ont réussi et que s’il s’est tellement éloigné de son pays d’origine, c’est à la faveur de ces mouvements de populations qui ont généré et accompagné les croisades. Ainsi je suppose que cet Orsu Alimanu a vécu avant ou après le temps où les Templiers –si l’on en croit les spécialistes, dont Claudette Nicolaï-  ont créé entre Cioccia et Spartanu une halte sur le chemin de la Terre Sainte. La chapelle de santa Monica et la maison fortifiée dans le haut du village –la maison des Lesy- auraient fait partie de leur patrimoine. J’ai participé à des fouilles pour dégager les fondations de la chapelle. Nous avons découvert l’arca et deux squelettes, restes de deux individus de sexe masculin, le long des murs. Leur position indiquait qu’ils ont été à leur décès ensevelis en ce lieu. Et la légende, direz vous ? Elle est très connue. Cet Orsu Alimanu aurait dans un premier temps réussi à se tailler un territoire sur les territoires approximatifs de Figari, Pianottoli et Monacia. Il percevait des impôts et prétendait au droit de cuissage. Un jour de perception un berger, qui devait convoler en justes noces, se présenta à la demeure du prétendant seigneur avec deux chevaux ; un animal d’apparence chétive et un superbe étalon. Il avait secrètement nourri le bidet avec de l’avoine de la meilleure qualité et l’étalon avec de l’orge. Les cavaliers connaissent les  propriétés énergétiques de l’avoine. Le berger –il se serait appelé Piubetta- fit donc la proposition suivante à l’allemand.
- Prend le cheval qui te plait le mieux
Le seigneur dit sa préférence pour le bel animal mais le berger fit la réflexion qu’il se trompait. Orsu Alimanu confirma son choix et le berger fit la proposition suivante.
- Faisons la course, moi sur le bidet, toi sur le grand cheval et tu choisiras celui qui te convient.
Il sera donc dit que je ne puis me dispenser d’une petite incursion dans cette période clé où l’Europe, avec des variantes certes, met fin à un ordre social mal défini pour aller vers un autre tendant à la centralisation des pouvoirs, fut-ce en micro-pouvoirs, un ordre qui marquera son histoire pendant des siècles ; la féodalité. Un ordre qui trouvera se construira un imaginaire maintenue par l’Eglise, facteur de stabilité et de dynamisme. C’était dans ce temps où l’imaginaire des hommes d’Europe était scellé par un lieu en quelque sorte primal, un lieu où s’enracinait leur espérance ; je parle de la Terre Sainte.

Le berger rebelle

Il sentait entre ses jambes le dos nu de sa monture brûler d’ardeur. Fasgjanu  mordillait son mors et se gaspillait en demi-ruades, comme s’il avait voulu sauter par-dessus lentisques et massifs de cistes.  Piubetta se reprocha de s’être laissé aller au rythme infernal de la course et au roulement des sabots sur le chemin, puis il pensa ‘c’est toute cette avoine’ et raccourcit encore les rênes. ‘Je vais trop vite…j’ai besoin d’une dizaine de longueurs de retard’ et encore ‘je n’ai pas assez misé sur l’arrogance du gros’ et il tira plus fort sur les aides quand le dos rond et large de l’allemand lui apparut au tournant du clos de Barritonu. L’étalon, chargé du poids de son cavalier en armes et de sa lourde selle de combat faiblissait à chaque foulée. Piubetta finit par mettre Fasgjanu au trot pendant un moment et le garda à cette allure. Il mit tellement d’énergie à cette action qu’il faillit ne pas voir son repère, le peuplier de Capanna. Alors il assura la prise sur la corde qu’il tenait à la main droite et laissa tout aller. Le petit cheval fusa dans une gerbe de cailloux arrachés au sentier. En une vingtaine de foulées Piubetta rattrapa sa cible, passa le collet de la corde au cou du gros blond et talonna encore. En se tournant vers l’arrière il put voir le visage d’Orsu Alimanu tordu de panique. Piubetta tira un bon coup sur la corde et le gros homme tomba, juste au saut de la berge. Un cri d’horreur dans ses oreilles Piubetta donna encore des talons et se retourna. Le corps de sa victime rebondissait dans le lit caillouteux du torrent inondant de sang les gros galets ronds. Dans le maquis alentour d’autres cris jaillirent, des cris d’excitation, des ‘piu forti’ puis des ‘basta’, des ‘e finita’. Piubetta se retourna encore. C’était fini. Un bras du gros allemand avait été presque arraché, la tête était éclatée, les jambes suivaient, sans vie. Piubetta arrêta sa monture. Il n’eut pas le temps de sauter à terre. Il fut soulevé, étreint par une multitude de bras, embrassé et dans ce vacarme se fit la réflexion ‘si ça continue comme ça c’est la catastrophe’ alors il se redressa de toute sa petite taille, se dégagea de l’emprise de tant d’étreintes enthousiastes et grimpa sur un petit tertre caillouteux. Puis il gronda d’une voix forte
- è mortu ? et il lui fut répondu
- è mortu.
L’état du corps dans le lit du torrent ne laissait place à aucun doute. Le gros homme du nord était bien mort. Il n’y avait qu’à voir ses cheveux jaunes souillés de sang et de débris de cervelle. Piubetta cria à nouveau, parce que le cadavre semblait avoir été écartelé par quatre chevaux, ainsi qu’Orsu Alimanu avait pratiqué pour quelques paysans et bergers rétifs à ses exigences.
- è mortu e spartutu. Il ne le savait pas encore. Il donnait ainsi le nouveau nom du lieu et du torrent -mort et partagé le tyran- sera le nom du Spartanu. Peu à peu l’excitation de ses complices se calma et il put commencer à se faire entendre à voix plus normale.

Il s’était allongé à l’écart. Il avait trop à faire avec les soucis qu’il avait en tête. La première partie du plan avait marché. Il n’y avait que quatre hommes et une femme au départ. Une femme ; sa Niculina, qui attendait avec impatience le moment de l’abbracciu, en public. A eux cinq ils avaient réussi, sans révéler ce qu’ils avaient combiné,  à faire venir ce jour, au château d’Orsu Alimanu la moitié des bergers d’Aullène et une bonne partie des paysans de Pian d’Avretu, entre la Munacia, Caldareddu, Tarabuceta et autres lieux que le gros allemand s’était attribués. Et puis ils avaient organisé l’embuscade, au cas où Piubetta échouerait dans sa tentative. Et maintenant, s’il suivait l’avis de certaines têtes chaudes, il donnait l’ordre de lancer l’attaque contre les sbires du gros porc. Piubetta avait discuté, argumenté, disputé, et la majorité avait fini par admettre qu’il fallait d’abord diviser et affaiblir cette force redoutable, la trentaine d’hommes en armes de la milice d’Orsu Alimanu. Ces hommes étaient des soudards sans états d’âme. Personne ne pouvait dire comment ils allaient réagir à la nouvelle de la mort de leur capitaine. De quoi inquiéter quiconque, et même le jeune homme qui avait pris la tête de la rébellion.
Allongé sur l’herbe, à l’abri du mistral, Piubetta découvrait que mettre fin à la tyrannie, c’est une chose ; s’en tirer soi même indemne, c’en est une autre ;  faire en sorte d’éviter un carnage, c’en est une troisième. Il n’avait aucun doute ; on le tiendrait pour responsable de toute mort, dans l’action à venir, si ça tournait mal. Certains auraient même beau jeu de dire qu’il était prêt à tout dévaster pour s’épargner le déshonneur du droit de cuissage. Il y avait trop d’enjeux. Pour lui-même, et Niculina ; pour la cohésion de la communauté qu’un carnage toujours possible pouvait déstabiliser. Il avait pris parti de se tenir à l’écart, d’éviter criailleries et gesticulations où perdre toute autorité, de réfléchir, de donner l’occasion de réfléchir à ceux qu’il sentait capable de mesurer les choses et leur déroulement, de faire parler pour son compte à lui. Piubetta commençait à se comporter en chef. Il patientait, à l’écart. Et toute la troupe, les yeux tournés vers Canton’ d’Aricchia, attendait le signal. Le soleil avait atteint son plus haut et commençait à descendre vers Roccapiana. Et Canton d’Aricchia résonnait toujours dans toute la vallée du vacarme de l’orgie commandée par Piubetta où la moitié de la clique d’Orsu Alimanu, entraînée par un faux ordre de son capitaine, noyait dans le vin toute lucidité. Un vacarme qui commençait à faiblir, après avoir atteint son summum. Le temps passait, et Piubetta s’était laissé aller à une douce songerie. Puis soudain « È fattu ». Le cri, répété plusieurs fois éclata comme un tonnerre dans la plaine. Il fit se dresser toute l’assemblée qui l’attendait. Il arracha le jeune chef au plus fort de sa rêverie de moments de douceurs matrimoniales.
‘È fattu’. C’était fait. La douzaine d’hommes d’armes qui avait été isolée à Canton d’Aricchia avait été neutralisée dans une bacchanale organisée par quelques bergers. La profusion des saucissons, du jambon, de la trippa, de brocciu frais et surtout du vin avait eu raison de la méfiance des sbires. Il ne restait plus qu’à espérer que les villageois restés au château en avaient fait autant pour affaiblir la section assignée sur les lieux pour percevoir l’impôt.
Piubetta donna l’ordre du départ. Tenant la bride de l’étalon, sur le dos duquel avait été jeté en travers  le cadavre de celui qui se voulait le seigneur du lieu sous prétexte qu’il avait combattu en terre sainte, Piubetta prit la tête de la troupe. Il guidait le grand cheval, le tirant par la bride, toujours silencieux et pensif, suivi par une cinquantaine d’hommes qui devaient commencer à se demander ce qu’il allait advenir de toute cette aventure. Déjà deux ou trois avaient quitté les rangs, sous prétexte de pisser et s’en étaient retournés dans l’autre direction, avec sans doute à l’esprit l’image des soldats restés au château sous les ordres de Sgambino, le lieutenant d’Orsu Alimanu, un géant, un soudard originaire de Pise, vigilant et impitoyable. C’était déjà miraculeux qu’il se soit laissé convaincre de diviser sa troupe.

Le château était encore à plus d’un quart d’heure de marche et on entendait une rumeur qui inquiéta la troupe des villageois et des bergers. Il y en eut qui se rappelèrent quelque urgence et firent demi tour. Il  fallut toute l’autorité naturelle de Piubetta et l’aide de ceux qui lui avaient apporté leur soutien dès le début pour calmer quelques indécis… qui se mirent en queue du cortège. Le jeune chef lui-même n’était pas rassuré. Même à quinze ou moins les soldats de l’allemand pouvaient faire des dégâts, voire tout compromettre. Piubetta se voyait déjà, maintenant qu’Orsu Alimanu était mort, sous la coupe d’un Sgambino, moins puissant au départ mais beaucoup plus fin. Il se préparait mentalement à faire ce qu’il n’avait jamais fait ; à tuer avec l’épée. Il jeta un œil vers Santu et Tummasgju. Il y eut un rapide échange de regards et sans une parole les trois hommes se comprirent. Les deux lieutenants du jeune homme crièrent « plus vite… plus vite… ayo… plus vite » tant pour presser le pas que pour inciter les traînards à rejoindre le gros de la troupe. A leur arrivée sur les lieux un spectacle impressionnant les attendait. Il y avait, dos à la palissade de la forteresse, en formation disciplinée, épée ou pique à la main, les seize sbires qu’avait dénombré Piubetta au cours de son approche. A deux pas en avant de sa troupe Sgambino faisait de petits moulinets avec une gigantesque flamberge. Tout autour les villageois et bergers, dans un tonnerre d’imprécations,  se livraient à une espèce de danse grimaçante et stérile, certains esquissant parfois un coup de loin, avec une serpe ou une rustaghia. Les paysans tentaient bien de s’approcher des soldats, mais dans un désordre qui ne faisait que souligner leur manque de détermination. Piubetta se dit que la partie se jouait à ce moment. La perspective de rentrer au logis sans aucun acquis et sous une menace accrue lui donna l’énergie nécessaire. Il déboucha sur le parvis de la bâtisse en criant ‘ayo… lachèti passa ô meretsite’ laissez passer… laissez passer ô enfants… et les assaillants cédèrent le passage. Il se retrouva ainsi en face des sbires, l’épée de l’allemand à la main, avec derrière lui les plus déterminés des hommes qui l’avaient suivi. Toujours sur leurs deux lignes compactes les sbires ne manifestaient aucune faiblesse. Sgambino en profita même pour tenter une manœuvre d’intimidation.
- Vous faites les fiers, maintenant, mais vous allez voir vous quand le seigneur arrivera avec son escorte. A entendre ces mots un  certain nombre d’hommes reculèrent mais Piubetta, qui avait maintenant l’épée d’Orsu Alimanu à la main fit avancer l’étalon qu’il amena au centre du cercle. Il  tira d’un geste énergique sur le fondement de la culotte du mort. La dépouille s’écroula sur l’herbe printanière. Alors Piubetta s’approcha des sbires et dit à Sgambino
- le voilà, ton Orsu Alimanu. Le lieutenant du châtelain eut à ce moment un mouvement de recul dont Piubetta profita pour lancer une pointe habile de son épée. Il eut le bonheur de toucher son ennemi à la gorge. Le sang jaillit de la plaie avec violence. Les soldats à ce moment semblèrent saisis d’un sentiment de panique. Quelques uns laissèrent tomber leurs armes et levèrent les bras en demandant merci. Les autres, leur lieutenant mort, ne semblaient savoir que faire. Tous ils s’adossèrent à la palissade, comme s’ils voulaient s’y incorporer. La ruée des assaillants ne leur laissa aucune chance. Il fallut à Piubetta quelques minutes pour remettre de l’ordre et tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Quand cessa le massacre il fit reculer les paysans et demanda aux rescapés de rendre les armes, leur promettant la vie sauve. Il restait huit survivants et parmi eux un gros homme dont la cruauté sournoise faisait la terreur de la région. Il se tenait au deuxième rang, mains jointes, suppliantes. De la foule jaillit un petit homme qui lui porta un coup de la pique qu’il avait ramassée. Le  gros homme tomba et Piubetta dut encore faire appel à la clémence des siens. Et puis tout s’apaisa. Les hommes étaient fatigués de tuer. Ils aspiraient à rentrer chez eux mais le jeune chef les retint. Il fallait décider de ce qu’on ferait des prisonniers. De la bande des paysans une femme, puis deux surgirent. Elles se postèrent devant les prisonniers et choisirent chacune le sien, après des palpations de muscles et d’autres qui firent s’esclaffer les paysans. C’étaient deux femmes sans hommes. Les deux lauréats ne firent pas la moue. Mieux mal apparié que mort. Elles les firent sortir du rang et les embrassèrent à pleine bouche pour sceller publiquement l’union. Pour les autres il fut décidé qu’ils quitteraient le pays, sans arme et avec deux jours de vivres. Pendant ce temps deux ou trois hommes avaient allumé un grand feu. Tout un chacun se fabriqua une torche et le château d’Orsu Alimanu fut réduit en une nuit en un tas de cendres. Le soleil allait atteindre la crête de la Pitrosa quand les bergers d’Aullène arrivèrent avec les soldats qu’ils avaient enivrés et faits prisonniers. La même punition d’ostracisme leur fut infligée. Piubetta cherchait des yeux quelqu’un, fébrilement. Quand il vit Niculina, qui venait d’arriver avec le deuxième groupe, il la tira par la main au centre du cercle des paysans et l’enlaça. Les promis s’embrassèrent sur les lèvres. C’était l’abbracciu qui scellait l’union des deux jeunes gens dont la passion avait déclenché cette révolte sans précédent dans le pays.

Après de patientes recherches j’ai retrouvé le nom du berger rebelle. Il s’appelait Piubetta. Je suis heureux de cet issue qui me permet de faire valoir le sérieux avec lequel tout ce recueil a été composé. Ainsi, charmante lectrice, serez vous assurée de ne vous être point laissée entraîner par un auteur peu scrupuleux dans un conte fourré d’à peu près. Mais il y a une suite à cette histoire.

Plus tard il y eut dans la région la peste noire. Il est possible que l’épidémie soit à l’origine de la perpétuation et de la continuation de la légende. Ainsi on raconte encore que de la tête fracassée de cet allemand qui voulait se tailler une seigneurie dans Pian d’Avretu sortit une grosse mouche. Il sera dit par la suite que l’insecte de cauchemar perçait de son énorme dard le crâne des humains et en suçait la cervelle. Ces malheureux, avant de mourir, déambulaient sans but, dans ce lieu maintenant dit ‘i Viagenti’ -les errants- où Bébé Simoni a construit  son supermarché. Les gens de Monacia prétendent que les Pianottulacci présentent encore quelques restes de cette infirmité erratique. Mais on sait ce qu’il en est de ce genre de choses, et moi je suis de Monacia.

L'enterrement du pêcheur

La paix était promise au monde, on recommençait à rire. Puisqu’il faut bien que le rire surmonte la souffrance, le mieux est encore de rire de soi.

Sic transit…

La guerre avait ruiné le pays. Un pays où les gens n’ont rien peut-il être ruiné ? quelle guerre c’était ? tout un chacun peut répondre à la première question et pour la seconde faire son choix. Il y a de quoi. Mais faites vite, il faut que j’avance dans mon histoire. Dans ce pays du bord de la mer donc, entre Vinti Legni et Roccapina habitait un pêcheur. Il lui fallait en pêcher des poissons et des langoustes, pour nourrir sa nombreuse famille. Nombreuse mais très unie. Pendant que le père se reposait de sa pêche les garçons montaient dans les villages pour vendre le poisson ou  trouvaient à s’employer ainsi que leurs soeurs et avec les trois planches du jardinet la famille survivait. Comme on s’en doute, d’argent, point. On troquait. Bref, ce petit monde était dans une situation économique -si ce terme savant convient à des situations tenant à un demi-sac d’orge- précaire. Heureusement le couple était très uni. Et la femme qui adorait son mari lui disait souvent « tu verras, quand tu mourras, je t’habillerai comme il faut. Comme un seigneur, pour te présenter à la porte du paradis en grande tenue ». Le mari trouvait qu’il y avait bien d’autres façons de manifester affection, et  puis c’était de plus en plus souvent. Alors il tenait bon. Des soucis de ce genre, il n’en voulait pas, pour sa femme. Celle là remettait ça toutes les nuits, et tous les jours, toute la journée, par mauvais temps, et l’été pendant la sieste, une fois le mari rentré au port « tu verras, quand tu mourras, je t’habillerai comme il faut. Comme un seigneur, pour te présenter à la porte du paradis en grande tenue ». Au fil du temps c’était devenu une antienne un peu fatigante. Mais le mari ne répondait jamais, ou alors par un ‘eehhh’ censé clore ces effusions si peu prometteuses et interroger muettement sur la source d’argent frais pour fournir à ces dépenses pharaoniques. Choses que la femme n’entendait pas qui répétait et répétait « tu verras, quand tu mourras, je t’habillerai comme il faut. Comme un seigneur, pour te présenter à la porte du paradis en grande tenue ». Et un jourle pêcheur tomba malade. On le soigna comme on pouvait soigner dans ces villages. Ainsi son état empira et il finit, à force de « tu verras, quand tu mourras, je t’habillerai comme il faut. Comme un seigneur, pour te présenter à la porte du paradis en grande tenue », par mourir, ce qui fut source de grands tourments pour la veuve éplorée qui se voyait dans l’impossibilité de faire les frais d’un enterrement de gala. Alors on fit cercle de famille. Ce fut bien plus long que ne l’exigeaient les circonstances, mais on avait le temps pour ça. Et bien sûr ça tourna très court. Il aurait fallu acheter du tissu et passer commande à la couturière, mais le peu qu’il y avait dans la bourse était déjà dépensé. Il y avait bien le costume de fête du père, très usagé, mais l’aîné avait pour projet de s’installer à Porto Vecchio alors il en avait besoin. Le costume du fils aîné, usé à la corde, allait comme un gant au cadet, lequel rêvait de changer de guenilles. Le troisième rentrait tout juste de la guerre et avait conservé casaque et pantalon de l’intendance. On aurait bien ‘mobilisé’ le pauvre mort, mais le treillis de grosse toile était propre à servir à toutes tâches paysannes. Toutes solutions ayant été envisagées, et par force rejetées,  le pauvre mort fut habillé, pour sa dernière promenade dans son village, de ses hardes de pêcheur. De cercueil, personne n’en avait jamais parlé. Deux rames reliées par un filin composèrent un brancard tout à fait acceptable et en guise de suaire on étendit sur la dépouille un bout de filet usé.
Il y avait beaucoup à marcher, de l’église jusqu’au cimetière, beaucoup. Puis c’était un brave homme avec beaucoup de parentèle alors il y avait du monde, on marchait à pas mesurés, et ça durait, ça durait, sous le soleil, dans la poussière et les plaintes de la famille. Et la femme se lamentait en se griffant le visage et criait à tue-tête « où t’en vas-tu mon mari… toi si bon homme… si valeureux… où t’en vas-tu… où me forces tu à t’emmener » -et ça durait et ça durait, vous vous souvenez qu’il y avait à marcher, sur ce sentier, pour aller de l’église au cimetière- et la femme, joues lacérées, continuait  « où t’en vas-tu mon mari… toi si bon homme… si vaillant… où t’en vas-tu… où me forces tu à t’emmener », et les gens s’émouvaient à entendre toutes ces plaintes répercutées par le rocher d’Aricchia dans tout Pian d’Avretu  « où t’en vas-tu mon mari… toi si bon homme… si vaillant… où t’en vas-tu… où me forces tu à t’emmener » et ça durait et durait ainsi pendant des quarts d’heure et durait et durait si bien qu’au moment où les porteurs déposaient la dépouille sur un banc aux abords de la tombe la bonne femme répétant encore une fois « où t’en vas-tu mon pauvre Dumè, où t’en vas-tu ?  »    une voix sépulcrale s’éleva du pauvre catafalque… une voix profonde et forte, une voix qui dans le silence assourdissant qu’on peut imaginer gronda
 «à la pêche … à la pêche je vais … c’est bien pour aller à la pêche que tu m’as habillé ce  matin, non… alors je vais à la pêche »

Je ne dirais rien de l’étonnement de l’assistance, ni de  ce qui s’ensuivit pour les uns et les autres dont certains se sauvaient en courant parmi les pierres tombales pour échapper à un possible revenant mais crois moi si tu veux, il est mal vu dans ces lieux de parler de filet de pêche à l’enterrement d’un pêcheur. Et puis les gens de Pianottoli prétendent que cette histoire a bien eu lieu, mais à Figari… les gens de Figari disant que non, que c’est à la Munacia…ainsi de suite, tout en ronds… on ne se prête qu’entre riches, tout un chacun le sait ! 
L’hostia di dumenicu



- Bon ghjornu o preti Matté.
Le curé sursauta. Ce n’était pas de bon augure, le salut matinal d’un mécréant comme ce chenapan de Dumènicu Bombacura. Il avait déjà versé du pétrole dans les saintes burettes, rempli l’encensoir de crottes de bique, raconté une version particulièrement salée de l’Evangile à des catéchumènes tous frais instruits. Liste non close, se rémora le curé au souvenir de sa chute pour cause de soutane accrochée à un clou qui dépassait de l’estrade au moment où il montait à l’autel, portant l’ostensoir. De plus le gamin savait mettre les rieurs de son coté. Même les ouailles les plus fidèles s’esclaffaient à entendre les récits de ces farces sacrilèges. Que pouvait-il bien avoir imaginé, aujourd’hui, ce pervers ? le curé avait d’autres chats à fouetter. Il décida de laisser passer. Mais le garnement le retint par la manche. Et résista au regard furibond de l’homme de Dieu. Le prêtre se calma, reprit possession de son bras d’un geste ferme, sinon impatient, cala sur son chef son bonnet carré d’une dextre énergique. Dumènicu ôta sa casquette, tenta de discipliner d’une main crasseuse la vigoureuse houppe filasse qui, quasiment verticale tendait à soulever sa casquette et, regard bleu limpide dans les yeux du prêtre, assurant sa voix, annonça.
- Je voudrais communier à la messe de demain mon père…
- Toi ? communier ? t’ai-je jamais entendu en confession ? Dumènicu prit une mine déconcertée.
- C’est obligé ?
- Non, mais il vaut mieux. Le prêtre tendit sa soutane sur sa bedaine avant de préciser… surtout si on a beaucoup péché.
- Mais je n’ai rien à me reprocher… rien de rien.
- Sache mécréant que face à Dieu un chrétien a toujours quelque chose à se reprocher. Preti Matteu dans son indignation s’était laissé aller à agiter les bras, secouant son missel. Reprenant maîtrise de ses émotions il les laissa aller le long de son corps replet.
- Et oui…
 - Ah bon. Le jeune homme paraissait dépité.
- Et oui… réfléchis…tu dois en avoir, sur la conscience… je ne pense pas seulement à un tour pas trop joli joué à un innocent… tu auras certainement fait pire.
Pendant qu’il parlait le prêtre réfléchissait à toute vitesse. Il l’aurait bien tenu tête à tête une petite heure dans un confessionnal, le garnement. Ça lui aurait fait une leçon, à Dumènicu. Mais allez savoir ce que ce mécréant allait encore inventer. La confession faisait peut être partie de son plan. Il croisa ses mains sur son ventre, pencha sa grosse tête, mufle en avant vers son jeune interlocuteur et décida de temporiser.
- Ecoute… je vais examiner ta proposition. Viens demain à la messe et  on verra ce que je peux faire.
Et toute la nuit le curé réfléchit à cette question. Que convenait-il de faire dans cette circonstance où un fidèle, un peu particulier il est vrai, semblait faire preuve d’une telle bonne volonté, qui pouvait légitimement passer pour suspecte néanmoins ? il réfléchit et s’endormit, rêvant d’un Dumènicu venant à lui et confessant Dieu en candide sincérité. Et à l’aurore il se réveilla d’un trait. Frais et dispos. Joyeux même. Dumènicu voulait s’amuser ; et bien il en aurait l’occasion. Au prix d’un léger sacrilège, mais Dieu y regarderait-il de si près quand l’occasion semblait si favorable au lustre de l’un de ses humbles serviteurs, et l’édification de ses ouailles ?

La messe déroulait son train devant un auditoire plus nombreux qu’à l’ordinaire. Preti Matteu doutait in petto que cela ait résulté d’un réel accès de foi des participants, mais il avait un vrai motif de satisfaction, ce matin, gardant un œil acéré sur le jeune Dumènicu Bombacura. Le jeune homme se tenait, assis sur la pointe des fesses, coi sur son banc, attentif à l’office, et peut-être inquiet de l’insistance du curé à toiser son regard…  regard qu’il ne pouvait toujours éviter. Le prêtre officiait ce jour là avec une lenteur extrême et il arriva à plus d’une reprise qu’une fidèle chenue soupire ou racle d’un  talon impatient l’agenouilloir. Mais Dumènicu se comporta exactement comme un fidèle doit le faire, attentif à la clochette et à tous les moments de l’office, assis quand il fallait s’asseoir, à genoux ou debout de même, et toujours fuyant les fulgurantes œillades de preti Matteu. Mais le temps passait et la messe était bien avancée, sans scandale et, au moment de la communion, alors que deux femmes décrépites  et trois bergers se levaient de leur chaise le curé fit signe à Dumènicu de s’avancer vers la sainte table. Autant dire que les autres fidèles firent prudemment place au jeune homme quand il alla s’agenouiller pour recevoir la chair du dieu vivant.
Mécréant à fendre l’âme le jeune Dumènicu n’en était pas moins superstitieux. Il n’aurait jamais osé donner des dents sur le corps de Christ. Il tendit la langue sur laquelle fut dévotement déposée l’hostie, grimaça parce que le goût du Christ qu’il devait laisser fondre dans sa bouche se révélait quelque peu aigre et rassis et il s’inquiéta soudain de l’œillade que lui avait adressé le prêtre en présentant le corps divin. Il eut du mal à conserver un visage impavide au moment où il prit conscience qu’il s’était de lui-même livré à l’ennemi. Alors il tenta de faire passer au plus tôt mais il avait beau s’escrimer de la langue contre le palais, le bon dieu refusait absolument de se laisser désagréger. L’Ite Missa Est fut un soulagement. Dumènicu sortit avec les autres fidèles sur le parvis, faisant le sourd au quolibet d’un quidam qui lui lança un
- O Dumè… qu’as-tu ? tu as avalé de travers ?
A vrai dire, Dumènicu ne put répondre, occupé qu’il était à déglutir une salive abondante et inefficace.  Il fila dans les rues, attentif à se fondre sur les murs des maisons grises, discret au point de refuser tant et tant d’invitations à communier auprès d’un autel auquel il était plus assidu. Se passant de son habituelle station dominicale au comptoir de son estaminet favori il rentra chez lui. Le père était content. Pour une fois son aîné était à l’heure pour le repas de midi. A table Dumènicu refusa de manger, prétextant un malaise, en fait toujours occupé à tenter d’attendrir le corps de Christ auquel il n’osait donner de la dent et un peu déconcerté par les souriantes manifestations d’inquiétudes paternelles ; sourire de son géniteur que Dumènicu évalua à deux sous le carat et qui lui évoqua celui de pretu Matteu au moment de la communion. Il avait du mal à tenir sur sa chaise. Et mourait de faim. Une heure plus tard, estomac vide et nez barrant la lèvre et un embryon de moustache jaunâtre jusqu’au menton le jeune Dumènicu tentait toujours de faire passer le divin corps de Dieu.
Il sortit sur la place vers les cinq heures et il commençait à y aller un peu des dents, puisqu’il fallait bien faire passer et les gens demandaient en souriant
- Mais qu’est ce que tu as… tu ne dis pas un mot… arrête de mâchouiller… etc… etc. Et Dumènicu ne répondait rien jusqu’au moment où il avoua, l’air contrit, dans un petit cénacle de mécréants rigolards de sa trempe
- Je suis allé communier ce matin et je n’arrive pas à faire passer l’hostie. On fit semblant de ne pas  comprendre mais il négligea de répéter. Néanmoins on se répéta la nouvelle de proche en proche dans un brouhaha apitoyé. Le bruit se répandit comme flamme dans la foule des villageois qui s’inquiétaient et Dumènicu fit semblant de ne rien voir des mines réjouies de ses habituels compagnons de bringue qui venaient lui prodiguer conseils et encouragements et lui demander s’il n’avait pas de mauvais goût dans la bouche. Et puis un grand échalas surnommé Pampasghjolu, très redouté pince sans rire lui lança
- soca t’a datu un vecchiu christacciu
et tout le monde de pouffer en catimini. Dumènicu pensa ‘ma messe est dite’ et il quitta le groupe des rieurs sur la pointe des pieds constatant qu’on n’est jamais trahis que par les siens. Le curé lui avait donné un vieux christ racorni. Il ne pouvait cependant quitter le champ sans prendre le risque d’ajouter aux moqueries à venir. Il se tint donc à l’écart, évitant tout contact, toujours occupé à tenter de faire passer l’hostie sans croquer dedans, toujours préoccupé du spectacle que donnait sa pomme d’Adam dans cet effort, et toujours se retenant de grimacer parce que le goût de Christ devenait réellement infect. Sur la fin de l’après midi, éprouvant pleinement les affres du ‘honteux comme un renard qu’une poule aurait pris’  il devint un  tel sujet de curiosité faussement compassée qu’abandonnant toute vanité il s’en fut chez lui. Une fois franchie la porte de la maison, devant l’âtre, le courage lui vint. Il lui fallait quand même savoir de quelle matière ingrate était composé le corps du Christ que le curé lui avait mis sur la langue, le matin, à la messe. Il n’y avait que sa mère, dans la salle commune. Discrètement, il sortit l’hostie baveuse de sa bouche et la déposa délicatement, du bout de la langue dans sa main. Et là il sut qu’il avait parfaitement été pris. Lui qui voulait juste donner à rire en se montrant à la communion se sentait perdu de réputation, joué par le curé, cible ordinaire de ses farces. Sûr qu’on en rirait, dans les carrefours, de son histoire, si on la savait. Il lui fallait dissimuler la chose. Mais il était déjà trop tard. Sa mère, qui l’avait contourné pour assister au miracle de la régurgitation le surprit et d’un geste vif lui tira la main qu’il mettait dans sa poche, saisissant prestement l’objet du malaise. La maîtresse femme montra alors à son Dumènicu affligé, tenue dans la lumière entre le pouce et l’index, l’hostie la plus indigeste que chrétien ait jamais eue à avaler, taillée qu’elle était dans un morceau de cuir blanc provenant apparemment de l’empeigne d’une chaussure fleurant les fragrances rancies d’antiques transpirations. La mère tapota le haut du crâne de son fiston en lui disant
- il a bien vu, Pampasghjolu… il t’a refilé un vieux Christ racorni, le curé, à la communion. Ça ne fait rien, ça te sera compté pour ton purgatoire. Puis inquiète dans son cœur de mère
- tu prendras bien une tranche de pulenta… mets toi à table.
Le jeune homme refusa et s’en alla se coucher.

Après une longue période d’abstinence circonspecte Dumènicu Bombacura se décida à renouer avec ses affidés de l’Eden, faisant dans l’humble bistrot une entrée de chat, explorant avant de franchir le seuil le moindre des recoins d’où pouvait jaillir une saillie meurtrière. Par la suite il fut de force à ignorer toute la gamme des ‘ayo… fais la descendre… ‘  ou ‘ça fait du bien quand elle passe’. Heureusement le temps a pour mission d’épuiser les malices. Il en resta quand même quelque chose. Il ententit maintes fois dire d’une viande un peu nerveuse ‘è comme l’ostia di Dumènicu’ et de même pour une entreprise aux résultats malencontreux et inattendus. Ainsi, au fil des années ‘l’ostia di Dumènicu’ finit par rejoindre au panthéon local des expressions familières celles déjà accumulées dans le passé telles ‘u cantonu di Talaviseddu’ et autres ‘calsonu di Ghjuvannu’ ou ‘spinu di Larenzu’. Ces locutions, éléments essentiels du patrimoine imaginaire commun égayent ou donnent gravité à la parole de nos campagnes. Venues d’époques dont la mémoire s’est quelque peu diluée au fil du temps elles  permettent aux initiés d’éclairer une situation peu facile à exposer, d’offrir une mise en garde salutaire, de souligner la cruauté d’une conjoncture ou de fournir un fonds de comparaisons commodes et imagées. Il faut les prendre en leur entièreté, et pourtant savoir, dans la diversité de leurs possibles emplois les distribuer avec justesse. Elles sont fruit de l’intimité que crée la vie de labeur et de joies quotidiennes avec les lieux, les choses et les imaginaires. Elles évoquent les odeurs de grenier et d’armoires familiales, sont un écho des voix désormais silencieuses qui certains jours bénits chuchotent encore dans nos mémoires. Encore faut-il qu’un Cantonu d’Aricchia se mêle de leur offrir une occasion de se faire entendre, au gré de la fantaisie de quelque artificieux artificier.

Le temps a filé. Pendant tout le dix neuvième siècle un mode de vie nouveau s’est installé entre Aullène et la Munacia. Il a fonctionné  jusqu’à ces années d’après la deuxième guerre mondiale. Monacia en a profité pour se détacher d’Aullène et devenir commune, avec les mêmes administrés. De là commença une période d’activité intense fondée sur l’exploitation de deux sites distants de trente cinq kilomètres par les sentiers de montagne, puis, une fois construite au milieu du XIXème siècle, de soixante dix par la route. L’essentiel de l’année était consacrée au travail de la vigne et du vin. Nous la passions à Monacia. A la fin du printemps il fallait monter à Aullène, pour les jardins et le travail des châtaigniers, et aussi, prétendent les vieux, profiter du meilleur de la montagne, air débarrassé de moustiques, eau fraîche et légumes goûteux. Début septembre les vendanges réclamaient la présence des villageois en bord de mer. C’était le meilleur moment de l’année, les vendanges, si l’on omet la rareté de l’eau, puisqu’aucun captage n’avait été réalisé à l’époque. Pendant ce court séjour les châtaignes mûrissaient à la montagne, et il fallait prévoir la muntanera d’automne pour  la cueillette. Rude vie ! j’ai entendu plusieurs fois ravonter qu’une femme avait fait une transhumance  avec un pétrin sur la tête. Mais les gens qui s’y étaient faits étaient des gens rudes. Alors, sauf accident grave, ils faisaient de ces voyages autant d’occasions joyeuses de consolidation des liens d’amitié et de solidarité. C’était la vie de ma grand-mère Diane, qui me racontait ces transhumances comme autant de fêtes, elle qui faisait l’admiration de ses proches par son énergie et son savoir faire jusque dans l’accomplissement des tâches en principe réservées aux hommes. J’ai participé à deux ou trois de ces voyages, le premier à l’âge de deux ans, en cabriolet, les autres dans la voiture qu’avait acquise mon oncle Pierre. J’ai en mémoire quelques anecdotes. J e devais avoir moins de quatre ans  et c’était une muntanera d’été. Il tombait des hallebardes, l’Ortolu était en crue, et à Sartène, devant la pharmacie de nos cousins Benedetti nous sommes tombés sur un barrage de soldats italiens. A la muntanera suivante, c’était la libération, en septembre 43. Les ponts avaient été détruits ; il fallait arriver à Aullène par Zoza, Levie, Quenza. Cela nécessitait, au pas du mulet, un jour de plus de trajet. Alors mes parents m’avaient confié sans hésiter, chemin faisant, à Ghjiacumu Paglietta et à son épouse Mattalèna qui nous avaient dépassés avec leur voiture. Je me souviens de l’animation dans les villages débarrassés des soldatesques teutonnes et italiennes, des flonflons et des détonations de fusils. Aullène était en liesse. Il y eut pendant les jours qui suivirent des moments de folie. Il y avait des armes partout. Les adolescents trimbalaient armes et caisses de munitions. Les plus hardis avaient installé un stand de tir au terrain de foot ball. Il y eut des accidents et les adultes mirent fin à cette débauche guerrière. J’ai le souvenir net d’avoir été  soulagé par mon père d’un pistolet pris je ne sais où et que je trimballais dans la poche d’une de ces culottes taillées par ma mère dans un uniforme de marin qui avait appartenu à mon père.
Mon père, je lui dois l’essentiel


vendredi 4 octobre 2013

L'otage

Mort différée

Un nez long, circonspect, pointe au coin de la maison. Puis tout le personnage d'un adolescent malingre. Le pantalon de velours noir qui tirebouchonne sur des jambes interminables, les longs bras dissimulant un objet volumineux sous la chemise entrouverte, la tête rase, le profil aigu au nez long et maigre, mâchoire inférieure presque absente, composent une allure d'un grand faucheux embarrassé de pattes. Cette silhouette burlesque se détache un instant sur le mur de granit.  Se dirigeant vers une porte épaisse, le garçon, yeux scrutateurs tournés vers le petit pré d'herbe verte où il y a des asphodèles pointant des bourgeons, mais il n'y a pas de témoin à cette heure, disparaît dans l'obscurité de ce qui doit être une cave. Encore un coup d'oeil à l'extérieur et la porte se referme sur une énigme de gamin cachottier.
Il a du mal à trouver sa cache dans la cave obscure ; il y conserve des bricoles, quelques piécettes, une carte postale - fille brune dénudée ombrée mystérieusement à l'entrecuisse - ramenée par un oncle du service militaire, tout son trésor d'adolescent secret. Il farfouille quelques minutes, faisant attention à faire le moins de bruit possible. Comme il n'arrive pas à se dépêtrer d'un fatras de seilles, de sacs et d'outils de jardinage, il va à la fenêtre pour l'ouvrir et se donner un peu de lumière. Dans un premier temps, il écoute, attentif aux importuns qui pourraient le déranger puis, passant la tête par l'entrebâillement, le coeur battant, il regarde à l'extérieur. C'est alors qu'il entend une pétarade brutale de moteurs, au moment même où il s'apprête à rabattre complètement les volets de bois  bouffés par le grand air et le soleil. Pointant son nez de fouine à la porte il sort de la cave et se glisse derrière une murette de soutènement. Précautionneusement. On peut l’entrevoir voir un instant, crâne brun et ras affleurant à peine l'alignement des pierres sèches, surveillant la route. Son visage prend une teinte verdâtre quand il voit trois camions bourrés de carabiniers qui s'apprêtent à tourner au coin, vers la place. La pomme d’Adam commence le long du cou décharné une partie de yoyo nerveux. Il reste un moment, figé, à regarder les soldats descendre de camion puis se jette follement dans une fuite irréfléchie.

Dès la descente de camion il avait vu le jeune garçon détaler en contrebas...Cet empoté de Nino aussi d'ailleurs qui gueule :
"Pianta a sparo'"
La sommation ne fait qu'accélérer la course du jeune homme qui franchit une murette de pierres sèches, se perdant un instant sous la  frondaison d'un gros arbuste. Nino lève son fusil et tire ; son coup maladroit fait détaler un imposant âne gris.
" Qu'est ce qu'il se passe" hurle le sergent-chef.
"Rien, c'est Nino qui tire sur les bourricots.
- C'est pas vrai  il y a un homme là sous le lentisque ; je l'ai vu.
- mais non c'était le bourricot je te dis.
- Je l'ai vu je l'ai vu sergent laissez moi y aller je vous dis"
Le sergent-chef n'aime pas Nino ; il trouve que c'est un empoté. Che sdronzo su Nino.
Il réussit à faire ce que tout gradé doit faire à la descente de camion. Ça claque :
« Soldat Scacchi homme de base... peloton à droite alignement... Garde à vous... Repos.... Garde à vous... Repos... »
« Qu’est ce qui se passe soldat Limone... Qui vous a donné l’ordre de tirer ?
- Soldat Limone au rapport... J’ai vu un fuyard... Je lui ai tiré dessus... Laissez moi aller le chercher sergent !
Reprise en mains sans problème, retour à la familiarité...
« Me faraï morir Nino...Tu es trop con toi... Combien il a de jambes ton fuyard ?
Trouve toi plutôt une ânesse et tire la ; Piero, vas y !"
Les rires gras du peloton accompagnent Piero le temps qu'il met à descendre vers le lentisque, quelques cent cinquante mètres plus bas. Sa haute silhouette disparait par moments sous les arbousiers et autres myrtes du maquis.

L'amas de pierres et de tôles est complètement aveugle du côté d'où vient le danger. De toute façon il ne chercherait pas à voir. Il a peur de voir. Il a eu une peur bleue à l'arrivée des italiens ; il a décampé sans réfléchir puis çà c'est envenimé ... la terreur au ventre il a quand même eu le courage de passer de l'autre côté de la murette et de profiter de l'incident de l'âne puis rampant à l'abri des arbustes et des buissons il s'est laissé basculer dans ce réduit malodorant pour avoir accueilli un cochon l'hiver dernier. Et depuis, la panique le domine, une éternité de quelques secondes. Il attend... espère... et désespère...  et entend ... des pas décidés...des pas d' homme fort, qui ne risque rien, les pas lourds de sa destinée misérable et il prie, ou plutôt psalmodie. Ou supplie ;
 "Seize ans j'ai seize ans seize ans je ne veux pas mourir j'ai seize ans seize ans seize ans seize ans ..." sans fin et sans un bruit. Figé de terreur il se recroqueville encore dans son dérisoire abri, pleure silencieusement,  tremblant comme un possédé,  coeur heurtant les côtes, l'estomac refoulé dans la gorge, au bord des lèvres. Il ne voit rien ; il entend, c'est tout ! La cruauté du monde dans ce bruit de cailloux qui roulent poussés par les souliers règlementaires d'un soldat qui tient un fusil à la main, qui a reçu un ordre de meurtre.
Les pas qui se rapprochent, le  crissement cruel contre la pierre d'une chaussure ferrée. Le soldat se hisse sur le faîte de la cabane ;  puis,  là debout sur la tôle il fait un boucan d'enfer à un mètre au dessus du fuyard, invisible.
Le corps du gamin, visage égaré de terreur, semble devoir s'incruster dans le gros caillou d'angle. Pendant ce temps le soldat fait un boucan d’enfer patrachant de ci de là sur ces dix mètres carrés du toit de tôle... Et le gamin s’incruste dans le mur.
Quelqu’un crie en italien.
" Piero je ne te vois plus montre toi...Qu'est ce que tu fais...tu  danses la polka ma parole... montre toi !"
La réponse, voix forte, tout près ;
" Je suis là... sergent ; sous le lentisque...  je ne vois rien... sergent...
"Qu'est ce qui ce passe ? On entend du bruit !
- Je suis là ... il n' y a rien...
- Je te vois, mais grouille toi on n'a pas que ça à faire.  Tu devrais déjà l'avoir trouvé."
De nouveau la voix forte, tout près du fuyard. La sarabande infernale sur le toit de tôle de l'appentis continue.
Puis de nouveau la voix du poursuivant.
" Ca y est je le vois sergent je le vois... " Puis :
 " Pianta Pianta a sparo'"
Piero s'est tourné vers la déclivité en faisant sa sommation ; il lève son fusil et tire deux fois. Ses balles cassent des branches d'un arbousier imposant à une centaine de mètres. Il continue à crier et réussit à faire détaler un deuxième bourricot. Dans sa cachette le gamin gémit, les yeux blancs, mâchoires soudées par la trouille.
" Pas possible le Duce il a déclaré la guerre des bourriques...hurle le gradé !
- J'ai cru voir quelque chose mais il n'y avait que ce bourricot...
- Bon remonte on a mieux à faire...au trot... tu pourras toi aussi niquer l'ânesse si Nino l'a trouvée"
Et tout le monde de rire en choeur Piero le premier. Il est au moins aussi con que Nino Piero hein ! C'est pas lui qui dira le contraire à un gradé.
Le lieutenant qui commande la compagnie est pressé de passer à plus sérieux. Il l'a dit vertement au sergent- chef qui depuis fait la tête.
"Et d'abord, qui a donné l'ordre de tirer ?"
Le sergent ne répond pas.
Les hommes sont alignés sur la place du village, position "repos". Ils peuvent voir des gens grimper à toute vitesse la colline en face.
" Ah si on avait de l'artillerie mon lieutenant...
- On n'en a pas... Allez... pas de gymnastique!"
Et une autre poursuite commence derrière le gros des villageois en fuite. Surtout des hommes, alertés on ne sait comment.

Ils ont crapahuté toute la sainte journée sans rien trouver. Le lieutenant qui commande la compagnie a la tête des mauvais jours. Les motifs de contentement - ou de mécontentement d'ailleurs - sont divers se dit Piero . On ne sait jamais avec ces jeunes qui ne voient pas plus loin que le bout de leur révolver. Donc il grimpe sur le plateau du camion et il pense que lui qui n'avait pas souvent les quelques lires pour un billet de train est véhiculé gratis tous les jours que Dieu fait, et parfois deux fois dans la journée.
Il espère il espère de toutes ses forces que le garçon de ce matin a sauvé sa peau. Quel bénéfice aurait le Duce de la mort de ce gamin paniqué ?
Il espère d'autant plus que ce village il y a travaillé il y a quoi...trois ans... C'était la paix alors. Il aurait eu honte de rencontrer un des quelques villageois dont il avait fait la connaissance à l'époque. Maintenant les rêves de gloire de Mussolini ont fait de lui un guerrier, et sa bouche devient amère.  Oui c'est sûr il a sauvé sa peau le gamin. Il a eu du cran de rester planqué sous la tôle, le gamin. Une fois la panique passée il est sans doute sorti de son abri ; il a pu rentrer chez lui. Il contemple un moment un spectacle saisissant de la placette du haut du village. Il a plu. Le ciel a été nettoyé ; il est d'une limpidité rare et les soldats saisis par la beauté du panorama regardent,  les villages plus proches, Bonifacio sur son rocher de craie et reconnaissent plus loin la Sardaigne ... Quarante kilomètres et on voit le linge aux fenêtres... Quoi ; quarante kilomètres ; ça ne se peut pas...C'est pas vrai hein sergent ?
Le convoi redémarre et personne ne se doute à quel point Piero est content ; mais personne ne saura jamais. Comme tout le monde il peut manifester la modeste satisfaction du cadeau de la soirée commençante...voire l'illusion que cela mettra un peu de baume au coeur du lieutenant... mais pas davantage...surtout pas davantage.

Tard dans la nuit les villageois sont rentrés. Ils se sont d'abord comptés. Une rafle pour rien. Ils en rient puis alertés par la mère partent à la recherche du petit de Mattalèna. Mais c’est vite règlé ; il a été retrouvé dans son abri, évanoui mais indemne. Encore quelques paroles de réconfort au gamin qui reste muet et à la mère qui le cajole et chacun rentre chez soi se coucher, le coeur en fête d’avoir berné la soldatesque emplumée.
Mais le petit Thomas ne se relèvera jamais. La panique l'a marqué de son emprise. Il durera huit jours, tremblant, prostré, palpitant au moindre bruit. Puis il mourra, dents brisées, coeur dérèglé par la tension de la peur qu'il n'a jamais pu dominer.


Et cela, Piero ne le saura jamais. Même à ses derniers instants, en Cyrénaïque, respiration douloureuse par le trou tout neuf, dans sa poitrine, qui le fait souffrit, se félicitant de ne jamais avoir tué quiconque.

mardi 28 mai 2013

PEGAZ

Ce rocher bruissant, si loin, toujours présent, il se fait encore entendre, à des milliers de kilomètres, au long des nuits rêveuses passées sur un de ces bas-flanc de chambrée que l’intendance militaire appelle lit et qu’il faut chaque matin dresser sous la forme idéale parallépipèdique règlementée par un adjudant inspiré. Ceux qui ont vécu cette absence et ces contraintes comprennent la douleur de l’exil.  

PEGAZ


Le soleil de juillet du Maroc plombe la base aéronavale de Oued Zem et la demi-douzaine de douars moitié haïmas moitié gourbis qui l’entourent. C’est là que je dure en attendant la quille, et que je rêve d’autres paysages, de montagnes fraîches et de plages accueillantes. J’ai encore quelque mois à tirer dans ce recoin du Tadla alors j’endure et je dure. J’ai gardé de ce passage le souvenir de théories de femmes en izar et marmots sur le dos à la recherche d’un peu d’eau mendiée aux européens à villas, jarres de quelques trente et douze kilos en équilibre sur la tête, d’hommes en loques vaquant à d’obscures occupations juchés sur des bidets étiques et de gamins couverts de dartres divers et de vermine. Le lieu le plus proche où se manifeste le monde moderne résumé en un hôtel à  punaises, un restaurant à mouches, un bistrot à durillons de comptoir bavards et quelques maisons sur trois quatre rues, c’est Oued Zem ! Le torrent qui traverse la ville -mettez les guillemets- lui a donné son nom. Il se résume, l’été, témoignage de ses fureurs hivernales, à quelques flaques bourbeuses qu’affectionnent moustiques et sangsues. De temps en temps un pilote traverse le ciel froissant l’air en acrobaties au dessus du clocher de l’église de toute la fureur des 2500 cv de son Hellcat. À ces moments les yeux des passants, à défaut de quelque chose qui mérite réellement un soupçon d’attention lâchent les arabesques des mouches énervées par la chaleur pour suivre celles du maniaque du looping.

Le grand manitou qui a la charge de la base est un vieux colonel. Florimond Broute. De Perpignan, Pyrénées Orientales ; avec tous les RRR qui roulent comme pierres dans le torrent du Tech. Dites Floflo pour faire court. Un fanatique... qui ne peut plus voler, le pauvre vieux. Des vertèbres en capilotade suite à un crash en Allemagne sans omettre les traces luisantes qu’a laissées sur la peau de ses bras et de son cou un incendie d’avion pendant la campagne de France. Un gros pépère plein de souvenirs de Cap Juby Villa Cisneros Saint Louis du Sénégal et qui a transformé le bureau que nous partageons en musée. Maquettes de zinc de toutes sortes, répliques miniatures, photos, photos, masses de photos. Et surtout de celles de Mermoz. Mermoz, en short, torse nu, riant, yeux bleus étincelants, chevelure blond robuste animée par un vent d’hélice, douzaine de portraits dont Mermoz en médaillon de trente deux/cinquante sept sur le bureau sans compter un portrait à l’huile grandeur nature, en pied et en majesté, sur le mur qui lui fait face, à droite de la porte. Florimond, grand et volumineux, visage austère, taciturne,  semait la terreur chez les bidasses. Je ne l’ai pourtant jamais vu mettre un motif de sa propre initiative.
Je partage avec lui cette pièce où je vaque à mes tâches administratives, assis à un bureau orné d’un cadre avec des photos : mes proches, mes villages corses. Dans ce local le temps passé côte à côte nous a créé une sorte d’intimité. Les après midi surtout. Ainsi, après le mess le colonel se réfugie derrière son bureau cylindre et là il affecte de s’intéresser aux affaires du monde. Il arrive, pendant les premières minutes à tenir son journal suffisamment haut, puis immanquablement il se retrouve avec ‘La Vigie Marocaine’ sur la figure, écran de papier qui reste là, animé par un souffle difficile ponctué de ronflements. Et souvent, dans ces moments, j’imagine un passé tel un mirage fumeux de rêves soutenus malgré les désillusions et les avanies d’une vieille vie peuplée de désenchantements. Mais je suis jeune, et je passe toujours à ce qui me préoccupe par-dessus tout, dans ce lieux de temps soustrait à la vrai vie.  
Cette vie, pour ma part, j’ai fait de mon mieux pour la bien arranger. Et après tout ce temps passé je me reconnais une veine d’enfer. Ceux des classes qui suivront, les 54 et autres, feront jusqu’à trente quatre mois de service militaire. Mais sur le moment je ne le sais pas, et il faut bien accommoder l’ordinaire. Faute de permissions -j’ai tout bouffé en une fois après mes classes- je me mitonne des petites missions et Florimond qui se refuse aux mesquineries ne me cherche pas de poux dans la tête.

Une après midi d’enfer. Le mois d’Août sur le plateau du Tadla, il faut avoir vécu ça. Je rêve, devant une photo aérienne d’Aullène, de  fraîcheur montagnarde, de sources et de bals de campagne. Le temps passe ainsi. C’est ça, l’armée ! attendre… toujours attendre… et rêver ! une mouche s’énerve. Le temps doit lui peser, aussi. Quinze heures. On frappe à la porte. Je susurre ‘N’trez’... ce qui a pour résultat d’arrêter un ronflement de Florimond. Qui se réveille en sursaut, me regarde d’un air ahuri... et bafouille dans une effusion de bulles alors que le journal protecteur glisse à terre dans un froissement de papier. J’entends ‘quoi qu’est ce que c’est qu’est ce qui se passe ? Moteur droit en feu...‘. Puis il se réveille tout à fait, lance tous azimuts des regards égarés. Floflo  s’est à peine repris qu’un gugusse ouvre la porte dont il bouche l’encadrement. Bureau du chef repéré le nouveau se présente, après le garde à vous, le salut, tout réglementairement et tout et tout.
‘Caporal Pedro Gonzalo de Alvarez y Zaavedra mon colonel’. Pas de doute, il lui faut ces épaules là pour porter un tel  patronyme. Le gaillard produit autant d’effet dans son uniforme qu’une vedette de l’écran photographiée par Harcourt. Un fantasme de jouvencelle matérialisé. Son calot fantaisie contient mal une tignasse blond robuste qui fuse en boucles épaisses. Une provocation pour sergent mal luné. Un crack... ça se voit tout de suite. Le nouveau n’a pas calculé, il ne pouvait pas savoir. Mais quand il se présente il a, derrière lui, le portrait à l’huile en pied de Mermoz... et c’est le sosie... même blondeur, même taille, même visage, même carrure, même... même tout quoi... un autre Mermoz, en majesté, et en chair et en os ! j’en suis com



me deux ronds de frites ! le nouveau me jette un regard, m’évalue. Je lui renvoie une appréciation muette de l’air de sérieux à cent sous la canette que la situation exige. Le pire, c’est l’effet sur Floflo. Le vieux colonel perd le sens du réel. Yeux comme des soucoupes il doit se demander s’il n’a pas devant lui la réincarnation de son héros. Il met un quart d’heure à ne rien dire, mâchoire tombée. Je coupe le charme. Je dis que le sergent Robert a besoin de quelqu’un à l’habillement. Le nouveau me regarde, tentant de deviner si je ne lui réserve pas une affectation panade. D’un coup d’œil je le rassure et après hochement de tête de Florimond je procède à la première paperasse, le renseigne où se rendre et le relâche. Demi tour droite, salut à la porte, bruits de pas dans le couloir, impeccable. Plus un clin d’oeil pour moi. On s’est compris. Le nouveau a quitté le bureau depuis un quart d’heure que le vieux Florimond en est encore tout retourné. Je le surprends qui frôle toujours du regard les multiples photos au mur... Mermoz en costume et poil de chameau, crinière au vent, Mermoz en maillot de bains, musclé comme Arès, Mermoz au manche de son Etoile du Sud, tête au hublot cheveux dans le vent de l’hélice, riant... tout Mermoz quoi, légende en prime, sans compter le glorieux portrait à l’huile.
Le soir je retrouve le gugusse à la cantine. Sans gène il s’installe près de moi. Nous échangeons nos identités. Il a besoin d’un surnom. Et c’est moi qui affecte les surnoms, ici. Je l’appelle Pégase. Presque un acronyme. Il me pose les questions de confiance et de rigueur. Comme tout bidasse, et compte tenu de sa riche nature il a un impérieux besoin de se faire d’urgence l’idée la plus précise des divers moyens répertoriés qui permettent d’adoucir les rigueurs habituelles d’un casernement. On discute en mâchouillant un poulet qui n’a jamais picoré dans une cour de ferme. Je lui demande s’il ne s’est rendu compte de rien... et un peu étonné il me demande ‘kesako’ en oranais alors je lui dis l’effet qu’il a causé sur le bon Floflo... et le pourquoi, Cap Juby, Villa Cisnéros et tout et tout. Il répond ‘j’ai vu’ et je le sens qui évalue l’avantage que cela lui donne. C’est un marrant. On ne tarde pas à copiner alors je lui parle de Juju, la caissière du cinéma ‘Le Météor’ de Khouribga. Il me fait les confidences du même ordre.
Au bout d’un mois on est réellement devenus compères. Je fais mon maximum pour le faire participer aux missions que de temps en temps je m’ordonne à l’Amirauté. Il se charge de son côté de multiplier les occasions. On descend à Casablanca pour deux calots ou une rame de papier bulle. Ça nous permet deux trois sorties dancing par mois. Il a deux fiancées -dès les dix huit ans un pied noir accompli est fiancé- et deux maîtresses. Tout ce joli monde s’ignore. Il a une fiancée à l’est... à Oujda pour être précis. La deuxième à Mogador. Si j’ai bien saisi, aux maîtresses est adjugé l’axe nord-sud. Une indiscrétion révèle un jour qu’il a les faveurs de la caissière du café des Amis à Rabat et ça déclenche une crise bubonique qui décime la hiérarchie de la base. Il est très discret sur le courrier parfumé qu’il reçoit d’Agadir. Il me convainc un jour d’acheter un scooter. Une occase, et on achète. Il en use largement, et je laisse glisser. Agadir, c’est pas la porte à coté.

Un jour il me dit...
- Dis donc... il me faut quinze jours de perme...
- et tu les as ?
- putain non j’ai tout bouffé... il faut que j’aille à Agadir... je suis dedans jusqu’au cou... et défense de s’asseoir. Je ne sais pas comment il fait ; il se débrouille pour afficher un air bilieux suppliant et impérieux à la fois. Tuant !
- Tu es chié toi... si tu as tout bouffé comment tu veux que Floflo te signe une perme ?
- je suis mal je te jure... il faut que tu me trouves un truc... c’est possible... tu l’as déjà fait.
C’est vrai. J’ai fait quelques coups d’un jour ou deux pour arranger un copain ici ou là. Mais quinze jours, ça ne s’improvise pas. Je ne lui promets rien... ah si... d’étudier la question... il faut faire vite... il y a le feu. Il me redit ça ses yeux bleu pétillants dans les miens. Rien que ça j’ai envie de lui faire plaisir. On verra, on verra.

On voit.
- Cinq jours... je peux rien faire en cinq jours !
- avec les samedis et les dimanches tu arrives presque à dix, couillon ! et il me réplique que ça ne lui suffira pas et qu’il lui faut davantage. Et il me dit son programme... Safi, Rabat, Oujda, Agadir, plus un copain qui est caserné à Béni Mellal. Il a besoin de quinze jours mini, sans compter les samedis et dimanches. Il rêve... il est gonflé. Je le lui dis. Un copain à Béni Mellal...
- et la tantina de Burgos ?
- quoi la tantina de… il s’arrête.
- tu l’as oubliée, la tantina de Burgos. Il faut que tu ailles la voir elle aussi la tantina de Burgos. Ça dure comme ça en marchandailles de tapis, bouderies, je me fâche, il discute, je tiens bon.
- Tu es gonflé... je risque quinze pains pour toi et tu n’es pas content... et il finit par accepter de m’écouter. Tel quel ! Il accepte de m’écouter. Je ne relève pas. Je lui explique le montage en détail. Je m’en vais le changer d’affectation. Je peux retarder un peu la signature. Le temps que Litre  et Litre et Demi se retournent, il peut bénéficier d’une semaine ; pas plus, j’insiste, pas plus. Parallèlement j’informe son sergent de l’Habillement et celui de la section Matériel de la mutation. Les deux compères sont jumellairement acculés dans une quotidienne relation consommatrice de Ricard pur annoncée par leurs surnoms. Jamais saouls,  attention ; mais toujours dans un état de vigilance réduit au minimum par l’écran troublé du pastis dans lequel baignent neurones et synapses de leurs vestiges cervellaires. Ainsi, n’ayant d’obligation de présence nulle part il sera libre au moins huit jours de rang en comptant les samedis et dimanches. Pour finir je répète que je ne peux pas faire mieux... c’est à prendre ou à laisser. Il prend !
J’ai fait de mon mieux, hein ! Je lui ai même établi une fausse perme de cinq jours, au cas où il serait accroché par une patrouille de la PM. Je me souviens encore de la transpiration perlant au bout de mes doigts au moment d’imiter la signature de Florimond. Et bien, imaginez comment il m’a remercié, ce salopiaud ! en fait il a pris ses quinze jours, et au delà –trois semaines, quasiment. Bien sûr l’affaire a fini par baver. J’ai tenté de colmater mais il a fini par être déclaré absent sans motif. Les premiers quinze jours, passe. Je me suis maîtrisé. Mais j’ai passé la troisième semaine le derrière bloblotant au bord de ma chaise, la tête dans une masse de formulaires écran. Cinq jours à faire de l’huile sur ma chaise, face au colonel qui commence à s’immuniser contre le coup du regard angélique dans les yeux, quand je lui fais des réponses dilatoires sur l’absence du brigadier chef Pedro… Saavedra… il n’arrive pas à s’y faire, à ce patronyme, Floflo. Mais il est responsable de son effectif. Et je me pense qu’il a été averti par un jaloux, Florimond ; je saurais un jour ; perd rien pour attendre, çuilà ! J’ai aussi une semaine de noire colère contre ce crétin de Pégase.

Il fallait bien qu’il rentre. Je l’attendais de pied ferme, ce traître. Au terme des trois semaines les plus longues de ma courte vie il réapparaît à la cantoche. Souriant, comme Gabriel au moment d’annoncer la bonne nouvelle. Il me surprend, en plus. Alors que je chipote du bout des lèvres un quartier d’omelette éponge  verte avec des coulées bleues et violettes -lundi dernier elle était friable de consistance et jaunâtre, avec des incrustations vineuses- il s’installe à coté de moi avec dans son assiette une escalope qui baigne au milieu de champignons de Paris dans une crème épaisse. J’en bave. Je m’en vais me le faire ramper, moi, le cuistot... il est pas près de partir en mission pour son jeu de poêles, çuilà !
‘Alors, ça marche ?’ qu’il me dit, Pégase, de l’air de quelqu’un qui revient de la plage ou d’une séance caline. Et lui, apparemment, c’est les deux. J’explose. Doucement, parce que des oreilles traînent. Mais j’explose encore plus fort, intérieurement.
Je lui dis tout du tout... et ce qu’il risque avec son absence sans motif,  et ce que je risque pour l’avoir couvert, et que s’il rate son coup avec Floflo on est tous les deux bons comme la romaine et je le remercie de m’avoir mis dans cette mouise etc, etc... j’en fais tant et tant que pour une fois il n’en mène pas large non plus. Je lui signale pour l’achever que Floflo l’attend dans son bureau. S’allonge le tarin du sosie de l’Archange et sèche le sourire flamboyant. Il veut y aller immédiatement.
- Pas tout de suite, crétin... pendant la sieste... et puis qu’est ce que tu vas lui dire à Floflo ? tu sais quoi lui dire ? tu vas lui dire que je  t’ai arrangé une fausse perme ?
- OK  OK il fait et on passe une heure à préparer la défense... un long truc, un montage alambiqué et fragile. Je me fais des cheveux.

Florimond est particulièrement content de sa matinée. Il a touché une merveille. Un Vampyr qu’on a entendu faire du point fixe pendant des heures de rang. Après le mess il me rejoint pour le travail de bureau de l’après- midi. J’ai des trucs à lui soumettre, à faire signer, mais j’attendrais. J’ai trop hâte de le voir s’endormir. Ça ne rate pas. Il ne demande même pas des nouvelles de Pégase, tout à la contemplation de ses portraits de Mermoz et de ses maquettes, avec dans le fond de la rétine la double poutre du Vampyr. J’attends cinq minutes. Il a encore l’énergie de faire mine de lire, mais bientôt le journal écran tenu en l’air à bouts de bras sur son visage et là il sort sa première série de ronflements discrets. Alors je sors de la pièce en catimini. Derrière la porte m’attend Pégase.
- Je te ferai signe… je lui dis.
Au bout des cinq minutes le journal a encore glissé sur le torse de Floflo. Il ronfle un peu plus fort. Je me lève doucement et je fais signe à Pégase
- Frappe fort, surtout.

Je m’en veux un peu. Le vieux colonel a l’air apaisé pour une fois. Le journal a glissé sur son ventre. Il dort comme dort un petit garçon après le dernier baiser de maman. Et puis un vacarme démarre à la porte. Il a compris, Pégase. Il entre, va vers le bureau, et ses pas résonnent. Puis faisant claquer les talons il s’installe garde à vous devant le bureau cylindre en annonçant d’une voix de tonnerre
‘Caporal Pédro Gonzalo de Alvarez y Zaavedra mon colonel’
Ca déclenche quelque chose chez Floflo... faut voir.
Dans un premier temps les ronflements s’éteignent, puis le pauvre vieux réintègre  son cauchemar coutumier. Il marmonne en geignant pendant une bonne minute
‘moteurs un trois droit quatre en flammes... allez sautez sautez sautez...’ puis il se réveille tout à fait. Pégase profite de ce moment de reprise du contact pour annoncer
- Le sergent Molinier m’a appris que vous vouliez me voir mon colonel...’
Floflo émerge. Lentement. Rassemble ses idées. Sort de cette situation d’urgence catastrophique qui se rappelle à lui épisodiquement et douloureusement. Il commence
‘RRrrr’ comme si ce fameux moteur droit donnait des signes de reprise. Puis c’est une série de ‘SSSssssffff’ rageurs et j’ai la trouille parce qu’à ce moment il s’adresse au caporal Pédro Gonzalo de Alvarez y Zaavedra dont l’absence le triture depuis une semaine. Pour une fois son visage arrive à afficher une expression vraiment irritée. Comme prévu il laisse exploser immédiatement  ‘Caporal de Alvarez de Pedro...’ sans réussir à terminer toute l’enfilade de noms  alors il demande ‘Vous avez été porté absent toute une semaine... où étiez vous passé bondieu de bondieu ?’
Et là, l’autre abruti, qui fait son huile debout raide au piquet, au lieu de s’en tenir à notre plan initial improvise.
- Je n’étais affecté nulle part mon colonel... alors j’en ai profité pour visiter Oued Zem.
Je m’enfouis sous la protection symbolique du Grand Livre des Effectifs que j’ouvre pour faire quelque chose qui me donne l’impression de ne pas être impliqué. Je redouble de sudation infecte. Floflo va éclater. Je le sens. Son teint vire à l’aubergine. Ses yeux éjectés aux bords des orbites s’en vont aller rouler sur le parquet, si ça continue. Il émet un râle.
‘Pffouii... ‘
L’autre manifeste l’intention  de reprendre la situation en mains pour justifier je ne sais quel délai idéal... je l’entends dire, avant qu’il l’ouvre 
‘Et les environs aussi mon colonel’
mais il saisit mon regard paniqué et s’abstient... puis mu par je ne sais quel instinct de conservation il fait ce qu’il faut faire. Il enlève son calot, affermit son regard étincelant dans les yeux du colonel, émet un sourire de pataud les pieds dans la boue, se passe la main dérangeant l’ordonnance de la masse de ses cheveux blonds... et tout ça décontenance Floflo qui se veut toujours en colère... quand il commence à bredouiller je l’entends comme dire avec tous les RRR qui roulent dans le Tech
- je m’en vais vous faire visiter moi mon gaillard... foutrebrique... vous me ferez quinze jours... trouvez moi une vraie raison ou je vous jure que je vous porte le motif à la division moi.
Mais le sourire étincelant, le regard bleu étincelant... la blondeur robuste des cheveux de l’Archange réincarné. Le regard de Floflo se fait incertain, la voix se détimbre, les yeux s’égarent encore une fois vers le portrait géant de son héros, divaguent entre les photos et le gugusse tellement crâne. Il ne tient pas le coup, Floflo. Malgré la gravité de la chose il finit par marmonner un ‘il faut un quart d’heure pour visiter Oued Zem...’ et après un silence... ‘et les environs...’  sorti d’une bouche molle, inaudible pour les non-initiés. Je me relâche un peu. Il est vaincu, le vieux colonel. Il l’avoue en lâchant son rituel bougonné  mais compréhensible
- Ça ira pour cette fois... mais n’y revenez pas... foutez moi le camp bon dieu !
L’autre ne demande pas son reste, remet son calot et disparaît après une version approximative du gestuel réglementaire. Moi je plonge la tête sous la table, à la recherche fallacieuse d’un carnet à souche vierge parce que Floflo me fusille du regard. Il doit commencer à se faire une idée de mon rôle, dans l’affaire. Pendant la semaine entière je me ferais léger comme un papillon, tout en tressant une faveur en hommage à ce soupçon de mauvaise foi distillée avec bonheur qui m’a confirmé dans l’idée que la belle âme du vieux colonel surnage toujours dans le flot de vicissitudes du quotidien et des horreurs, sans compter la tourbe de la réglementation militaire. Il y a comme ça des jours qui commencent mal, et qui finissent sur une touche d’humanité, un sentiment qu’on voudrait conserver pour l’éternité.


Certain jour d’été marocain, au comptoir d’un bistrot générateur de quelques fameux durillons de bedaines naquit la légende de la Corse vendue par Gênes à la France pour trois bateaux de charbon. On sait la colonie à la qualité de ce terreau où poussait très normalement - sous l’ombrelle des plus emblématiques émissaires à culottes bouffantes de la mère patrie et frottée à l’imagerie glorieuse d’envols de capes animées du vent du désert, zouaves, spahis, turcos, etc… etc…-   une médiocrité sans fard de ventres arrondis à l’appui des comptoirs de bistro et d’idées mijotées au pastis. Qu’attendre de ceux qui ont transformé le ‘huya… mon frère’ en ‘crouillat’ dérivé en ‘crouille’ ? devant tant de hauteur de vue alimentée par une continue volonté de blesser on n’a pas le choix. On prend ça d’où ça vient. Mais c’est histoire volée, mémoire volée, ce conte des trois bateaux. J’avais douze ans et je le prenais très mal. C’est l’insulte, pour ceux qui savent que les temps d’épopée ont été occultés. Qu’ont vécu ces rêveurs de Ponti Novu ? ce temps du tourment et ce  sentiment de n’être plus rien. Il faudra céder toujours céder ; il ne restera plus rien de nous, plus rien. Et ça dure, ces sentiments de perte, ça enfle juequ’à l’amertume. A travers les générations. Et puis un jour, nous aussi, le haut du pavé, dans des pays soumis eux aussi par la force. La force avec nous ! faire subir dans le souvenir de ce qu’on a subi ;  pour tenter d’effacer. Cruauté démultipliée. Perverse jubilation. Alors, s’étonner dans le même temps d’avoir difficulté à être français, et gratitude à ce qui fait la grandeur de la France… l’Empire colonial ? et puis l’Empire colonial s’effondre. Et un pan d’identité essentiel disparaît. Mais qui en fera justice, de ces rebondissements imprévisibles ? qui fera la liste ? et qui paiera ? puisque tout se paye. A moins que l’écriture…  au moins pour tenter d’alléger un peu l’addition.
Jean Baptiste Lucchini  

lundi 27 mai 2013

Quarante sous...

Nos paysans n’étaient pas plus tendres que les paysans d’un quelconque autre pays de partout et d’ailleurs. J’ai en réserve une histoire née en ces temps de dureté. Elle me vient de mon oncle Dominique Mattei. Lui-même l’avait recueillie je ne sais où. J’espère avoir le talent de vous faire apprécier cette douloureuse affaire.




Ce n’était pas normal. Le terrain était montueux mais égal. Murrimuffa raccourcit sa prise sur la bride et tira. C’était un geste assez doux. L’animal ne bougea pas. Murrimuffa tira plus fort, sans résultat. Ce n’était pas à un caprice du mulet, pattes raidies comme pour un refus. Fasgianu ne bougeait pas, l’œil devenu vague comme sous l’effet d’un songe. L’homme n’était pas patient. Il recula d’un pas et donna une série de coups de son bâton sur l’arrière train de la bête qui esquissa un mouvement. Murrimuffa pensa ‘il est un peu chargé… la montée est dure… mais quand même’ et il recommença à tirer énergiquement sur la bride, en évitant de gueuler, ce qui lui coûtait, mais il ne fallait surtout pas l’effrayer, l’animal. Et le mulet fit un pas, puis deux, trois, quatre, mais c’étaient des pas flageolants. Alors Murrimuffa se prit de colère et commença des encouragements divers, coups de pieds et gueulantes. Le mulet continua comme il avait commencé, chancelant puis s’arrêta derechef. Le muletier impatient donna encore quelques coups du bout pointu de son bâton sur le garrot de l’animal. Le mulet fit un pas, un deuxième, fléchit des pattes de devant et s’écroula. Inquiet l’homme se pencha, observa la langue sortie, raide, les spasmes sur le chanfrein, les masséters raidis, la bouche blanche d’écume, les yeux ouverts mais gagnés par un début d’opacité de mauvais aloi. Il dut se rendre à l’évidence. La pauvre bête était morte. Il pensa ‘morta du cori’ et lui se trouvait dans une situation inconfortable, avec sa charge sur le sentier. Quelle consolation, d’avoir diagnostiqué que c’était d’une défaillance du cœur que son meilleur mulet était mort ! il devait aller au pré se chercher une autre monture, la seule utilisable, et qui aurait eu besoin de quelque repos. Il n’y avait pas à hésiter. Il se débarrassa de son fusil derrière un rocher et se lança dans la descente à grands pas.
Murrimuffa marchait aussi vite que son corps sec habitué à ces efforts le lui permettait, avec comme souci de ne pas perdre sa journée et surtout sous la menace de ne rien retrouver de son chargement si quelqu’un passait sur le sentier en son absence. Autant dire qu’il était pressé. Il avait dépassé à l’aller une escouade de voltigeurs corses qui étaient lancés à la poursuite du bandit de Chialza, Vincentu Caramusa. Il retrouva la petite troupe quasiment au même endroit, quelques kilomètres plus loin. A son passage il y eut une sorte d’agitation, tôt réprimée, quelques mimiques inquiètes, des rires sous cape tôt arrêtés et des haussements d’épaules fatalistes. Les auxiliaires de gendarmerie étaient apparemment désappointés par quelque incident. Murrimuffa ne vit rien de tout cela et continua sa course sans s’arrêter, pressé par l’urgence. Il arriva bientôt à un petit plat duquel on pouvait voir le toit rouge de sa maison. Son passage fit s’envoler quelques oiseaux sans doute attirés par un peu d’orge tombée de l’un des sacs au moment du chargement. Il passa le tournant, déboucha de derrière le gros arbousier et s’avança vers les quatre pierres brutes qui faisaient escalier et donnaient accès à la placette de la maison qu’il habitait avec sa femme Maruzella. Un bruit insolite lui fit tourner la tête. Il eut le temps de voir une silhouette plonger du coin de la maison dans le maquis, un homme jeune vêtu de l’uniforme des voltigeurs avec des cadenettes blondes qui passaient de dessous le bonnet règlementaire. Le visage austère du muletier se figea soudainement. Murrimuffa s’était fait une gloire intime d’avoir détruit en lui toute illusion. Et là il s’étonna que les pierres sèches du muret sur lequel il s’était appuyé, l’arbre sous lequel il se trouvait, la terre et son herbe verte et même le ciel serein lui parussent en ces instants comme hors du temps, dénués de toute espèce de réalité, et que lui-même se figeat douloureusement sur une espèce de faille de son être, être qu’il percevait pour une fois comme inabouti, accroché à une antienne cinglante, ‘à quoi bon ? à quoi bon ?’ Il donna un coup de poing dans une pierre, grimaça et lècha ses jointures écorchées. ‘ A quoi bon ? à quoi bon ?’ et l’image d’un joli voltigeur traversa son esprit pendant que l’oiseau qui venait de se poser sur une branche au dessus de sa tête se lançait dans une trille. L’homme chercha de la main la crosse de son fusil, la laissa retomber le long de sa cuisse. Il se répéta ‘A quoi bon ?’ et à chacune des stances de cette antienne Murrimuffa sentait son être s’emplir d’une amertume qui finit par déborder en rage froide. Il ne savait quoi faire.  Il se mit à fouiller dans ses poches pour en sortir quelque objet d’usage quotidien, sa pipe, son cure-pipe, un canif, des pièces de monnaie, mais aucune inspiration. Dans son dos la maison était silencieuse au point qu’on ne pouvait dire si elle était habitée ou non. Il leva la tête. Le soleil avait tourné dans le ciel. Il devait être dix heures au moins. Il se leva de la pierre plate qui lui servait de siège et fit quelques pas incertains vers la maison.

A le voir entrer comme il entrait, sans manifester d’émotion particulière pourtant, mais précédé d’un regard lourd, la jeune et jolie Maruzella sut. Elle s’avança vers son mari, risquant un sourire. Croisement de regards, d’espoir peut-être. Quelque chose trompa sans doute la jeune femme. Une détente dans le visage de son mari ? elle allait dire  ‘ce n’est pas ce que tu crois…’ et elle se tut. Murrimuffa n’eut pas grand effort à faire. Un regard lourd derechef, et la belle se tut. Murrimuffa ne savait que dire. Il cherchait… des coups ? c’était encore continuer… une engueulade ? c’était encourager. Son regard errait sur le plancher.

Le dimanche suivant le couple se rendit à la messe. Devant l’entrée de l’église il y avait une assistance nombreuse qui attendait l’arrivée du curé, et, dans la foule, un beau jeune homme blond à moustache cavalière et cadenettes à la mode de France qui paradait avec deux de ses collègues également en uniforme. Indifférent aux regards des curieux Murrimuffa tira brutalement sa jeune épouse par le bras jusque devant le petit groupe de jeunes gens. Une mimique suffit à éloigner ceux auxquels il n’avait pas à faire puis, main au pistolet qu’il portait à la ceinture le muletier poussa la jeune femme devant le joli voltigeur.
- Tu me dois quarante sous. Donne les moi !
Subjugué par la violence de la demande le jeune homme plongea sa main dans sa poche et en sortit une pièce en argent. Murrimuffa prit la pièce dans la main du jeune homme et allait la glisser dans sa bourse mais Maruzella tenta de se dégager, fit mine de protester. Alors l’homme arrêta son geste, présenta devant la bouche de sa femme la pièce de monnaie ; et elle se tut. Ainsi, par la suite, chaque fois qu’elle se préparait à parler il sortait la même pièce de quarante sous de son gousset pour la lui présenter à deux doigts des lèvres. Et la belle se taisait. Les jours passaient. Le silence imposé par le mari détruisait le peu d’intimité qu’il pouvait y avoir entre les époux. Maruzella avait accepté d’épouser le muletier poussée par la nécessité et pour Murrimuffa l’amour n’était qu’un leurre que d’aucuns, pauvres niais, affichaient face à la dureté de la vie. Tous deux savaient à quoi s’en tenir, sur la qualité de leurs rapports et pourtant, ce silence scellé par cette pièce de quarante sous exhibée à sa moindre tentative de dire le moindre mot détruisait la santé de la jeune femme. Au fil des mois son joli visage se fana, son corps par le passé si désirable s’étiola, elle ne tarda pas à tomber malade. Le médecin fut à plusieurs reprises appelé. L’homme de l’art se déclara impuissant. En quelques mois Maruzella fut réduite à la dernière extrémité. Ce fut au tour du curé de venir. Il procéda à l’extrême onction, puis, cédant à il ne savait quel trouble il s’éclipsa sans un mot, laissant les deux époux en tête à tête. Murrimuffa se tenait au pied du lit de la mourante, visage toujours aussi amer. Il restait là, debout, à regarder la jeune femme alitée. Un peu d’écume apparaissait à la commissure des lèvres de la malade qui semblait même incapable d’accommoder son regard. Elle respirait difficilement. La fin venait à grands pas. Au dernier moment elle eut un geste de la main, à peine amorcé, pour demander à Murrimuffa de s’approcher, esquissa un mouvement indécis des lèvres. Elle semblait vouloir parler. L’homme s’approcha du lit, se pencha vers son épouse avec une grimace amère et sortant de la poche de son gousset la pièce de quarante sous en argent la présenta devant la bouche de la mourante. Maruzella tenta un dernier regard vers celui qui avait été son époux et s’éteignit dans un soupir ténu. Alors Murrimuffa glissa dans la bouche laissée ouverte par l’agonie la pièce de quarante sous et referma la mâchoire qu’il assura au moyen d’un mouchoir noué au dessus de la tête. Puis il alla vers la salle commune où attendaient les femmes qui allaient procéder à la toilette du cadavre.


Autant que partout ailleurs les paysans corses pouvaient enclore dans un surnom une destinée. En témoigne ce Murrimuffa, à la sonorité ingrate qui est composé de murru… museau et de muffa… rictus de mécontentement. J’ai crainte de laisser l’impression que, suite à ces quelques récits qui auraient inspiré un Barbey d’Aurevilly la lectrice ou le lecteur ne restent en mauvaise opinion de mon pays et de ses gens. Il est vrai que des histoires aussi cruelles, il y en a dans nos campagnes corses de quoi alimenter un possible florilège de contes cruels. N’est pas Maupassant qui veut.
Jean Baptiste Lucchini